Joël a écrit , Le 28/05/2006
Monsieur Flornoy,
Tout d'abord, mes plus vives et sincères félicitations
pour votre site, véritable mine de renseignements!
Comme vous ne me connaissez pas, permettez
que je me présente brièvement.
Je me prénomme Joël. Je
vis actuellement à Paris, où je me consacre à
la traduction du Zhouyi, que vous connaissez plus sûrement sous
le nom de Yi-King. Comme ce fut probablement le cas pour vous quant
au tarot, c'est le manque cruel de la moindre version correcte de
cet ouvrage sur le marché de l'édition (francophone
comme anglophone) qui m'a convaincu de la nécessité
de m'occuper moi-même d'établir un texte honnête.
Oui, quand je me suis rendu
compte des arnaques intellectuelles autour du tarot, je me suis décidé
à être actif. Il semble que cet état d'esprit vous
anime.
Depuis peu, je m'intéresse
aux tarots. Cette technique présente certaines analogies avec
le Zhouyi, bien des différences aussi.
Parmi les choses qui rapprochent ces deux oeuvres, citons:
1. leur anonymat;
2. leurs vocations (divination, au plus, méditation sapientiale,
au moins);
3. une structure formelle très rigoureuse, synthèse
des croyances et connaissances de leur temps;
4. l'interactivité dans la consultation (lecture circonstanciée);
5. le mode "aléatoire" du protocole de consultation;
6. la nécessité d'en interpréter le résultat;
7. d'impliquer, pour être valide, une correspondance entre microcosme
et macrocosme;
8. d'admettre l'idée d'archétypes;
9. d'admettre la synchronicité comme phénomène
réel et normal;
10. de susciter chez la plupart des gens fantasmes en tous genres
et propos les plus aberrants (du "mystique" le plus délirant
à l'occultiste le plus "docte").
Parmi les choses qui les séparent
radicalement, citons:
1. leurs lieux et époques
d'apparition;
2. de profondes différences culturelles;
3. le temps de gestation nécessaire à leurs apparitions
successives;
4. leurs différences de structures (voire d'architectures);
5. leur différences de langage adopté (image vs texte,
même si les caractères chinois sont dits idéographiques
et/ou pictographiques - les deux étant tantôt vrais,
tantôt faux);
6. un mouvement symbolique inverse (de l'icône vers le sens
pour le Tarot, de l'écriture vers le sens pour le Zhouyi).
Cette dernière différence pourrait s'énoncer,
de façon un peu plus claire, de la façon suivante:
à l'observateur patient, les images des Tarots se mettent
à discourir et les énoncés écrits du
Zhouyi évoquent des images.
Que rajouter à
ça ! Votre analyse est absolument superbe.
Enfin, autre différence, dont
je suis un peu moins sûr, il semblerait que le Tarot de Marseille
n'ait été considéré comme un procédé
potentiellement divinatoire que tardivement.
Dès le départ,
1375/1377, les deux usages : divination et jeu d'argent ont coexisté.
C'est la dichotomie jeu populaire, jeu d'artiste, les jeux papier
et les jeux enluminés, les jeux de maîtres graveurs et
les jeux d'oeuvriers de cour. Vous avez aujourd'hui la même
coexistance entre les jeux fantaisie ou artistiques et les jeux de
ou issus de la tradition française.
Auquel cas, je dois avouer ne pas bien comprendre la raison d'être
de sa conception. Elle ne pourrait alors avoir pour bien-fondé
que :
1. l'aspect ludique du jeu (mais
la perfection de sa structure ne plaide pas en faveur d'une telle
hypothèse);
2. une vocation d'imagier moraliste et édifiant (même
remarque);
3. la transmission de certaines informations sous forme cryptées
(tradition=transmission). Mais il y a peut-être d'autres possibilités
encore, que je n'ai pas vues.
Il n'y a rien de crypté
dans le tarot. Il y a toujours d'inscrit le sens direct, celui
représenté par l'image et on ne doit pas lui en
faire dire des fadaises avec des détails qui n'en sont
pas. La fille de l'arcane XVII L'étoile, est parturiente
chez Dodal et Conver. Viéville, qui est direct, représente
cette étape, celle du -maître accompli- par un architecte
maître d'oeuvre entrain de bâtir. On ne peut être
plus clair! Noblet lui, insiste par l'image sur l'aspect virginal
et actif de la force créative en dessinant un androgyne
jeune fille/homme fort. La fille est enceinte parce qu'elle est
porteuse d'un avenir. Quant à Paul Marteau, ne le comprenant
pas, il oublie ce gros ventre et le biffe.
On lit le tarot en direct, c'est la langue des oisons. Pour eux
comme pour nous, un doigt d'honneur veut dire : allez vous faire
foutre. Est-ce crypté?
Les tibétains ont la tradition
des "tertons", les "découvreurs de trésors".
Le tarot a été jeté dans les bistrots en
pâture à la lie du peuple pour que son message puisse
passer les siècles et parvenir à celui qui pourra
en comprendre de l'intérieur le sens et acceptera la mission
de le faire revivre. Il est une bouteille à la mer qui
attend son terton. Le Zhouyi, n'est-t-il pas dans le même
cas de figure ?
En revanche, il est désormais
absolument certain que la conception du Zhouyi procède principalement
voire exclusivement de pratiques divinatoires littéralement
pré-historiques (précédant l'écriture
chinoise: finalisme naïf mis à part, il serait à
peine exagéré d'affirmer que les chinois ont inventé
leur écriture pour écrire le Zhouyi.) Ces pratiques
divinatoires sont aujourd'hui bien identifiées, archéologiquement
avérées, et ont donné lieu à toutes sortes
de termes savants alléchants: scapulomancie, pyromancie, etc.
Mais revenons au tarot.
Je m'y intéresse depuis peu,
disais-je. Je me suis procuré mon premier jeu il y a deux semaines.
J'ai acheté la version d'O. Wirth après être tombé
"par hasard" sur son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen-Age.
J'aurais pu tomber plus mal. Cependant, étant, comme vous l'avez
sans doute deviné, une sorte de puriste, je ne me satisfais
déjà ni du jeu de Wirth ni de ses thèses.
C'est ainsi que je me suis mis en
quête de mieux sur la "toile".
Veinard que je suis, l'un des premiers
sites vers lequel mes recherches m'ont dirigé fut le vôtre.
Je vous sais gré de ce que le vôtre (de purisme) m'a
largement prévenu de nombreux fourvoiements, achats inutiles,
pertes de temps précieux, etc, etc.
J'ai pu apprécier un aperçu
de la richesse et de la diversité des Tarots de Marseille (qui
désormais seuls m'intéressent) derrière l'apparente
fixité de leur "moule" commun. Dodal, Noblet, Viéville:
autant de noms qu'on aurait peine à seulement trouver cités
ailleurs (sinon chez TarotL, Revak et certains sites italiens). Non
content de les réhabiliter, vous en montrez deux versions (fac-similé
et restaurée).
"Mais que veut-il à la
fin?" J'y viens.
Je note bien que selon vous, la version
de Nicolas Conver est en quelque sorte "le début de la
fin" de la tradition vivante du Tarot de Marseille. Néanmoins,
il semble que cela soit le plus ancien jeu que l'on puisse se procurer
à prix modique et surtout COMPLET (les 78 lames).
J'ai eu la chance
que mon cousin soit un fouineur et qu'il ait trouvé dans une
boutique consacrée aux jeux trois exemplaires neufs du Dodal,
édition Dusserre, malheureusement épuisée depuis
plus de vingt ans, au prix de l'occasion. Peut-être pourriez-vous
tenter votre chance.
Après enquête personnelle,
je suis arrivé à distinguer un certain nombre d'éditions
du Tarot de Conver, je parle des éditions disponibles sur le
marché de la vente. Je vous les soumets et vous demande, s'il
vous plaît, de bien vouloir confirmer ces données, les
rectifier et/ou y ajouter celles que j'ignore.
1. La réédition de Camoin
de 1960 (édition "bicentenaire"). (Le Camoin en question
ne serait pas Philippe mais son père?)
Oui, cependant le
Philippe en question se nomme du nom de son père : Tourasse!
Cette version semble avoir été
réalisée d'après les gravures originales (comme
l'atteste l'usure) mais utilise malheureusement la quadrichromie moderne,
façon fin 19e et 20e. Est-ce bien cela?
2. La version de LoScarabeo (j'ignore
l'année). Le peu de documents que j'en ai pu trouver m'inclinent
à penser qu'il s'agit d'une reconstitution, non d'après
les moules, mais d'après les cartes conservées à
la B.N. Je n'exclus pas l'hypothèse d'une synthèse avec
d'autres modèles (Lequart-Arnoult, par exemple), laquelle influence
serait par conséquent tue. Les couleurs sont plus nombreuses
et semblent nettement plus conformes à l'original. Un peu trop
"flashy" peut-être. Est-ce vraiment le cas ou seulement
une impression due à un défaut de traitement de l'image
au scannage?
C'est encore exact.
3. La réédition du Héron.
Elle semble être un pur fac-similé des cartes telles
qu'elles sont conservées à la B.N., dans leur état
actuel. Les verts ont noirci et l'ensemble des couleurs a jauni. Mais
au moins, on sait à quoi s'en tenir et il ne semble pas qu'il
y ait eu de "ravaudage" intempestif. Ici encore, il est
possible que le scanner et l'écran exaspèrent ledit
jaunissement.
Il est presque "pur
jus". Pour éviter de payer des droits à la B.N.,
l'éditeur de l'époque Le Héron à réduit
sa proportion de près de 10%, c'est, avec l'épaisseur
du carton, le rose rajouté aux visages et son dos incongru
ses seuls défauts. Il est méanmoins le moins mauvais
et la source.
4. Si j'exclus bien évidemment
le Grimaud-Marteau de 1930 de cette liste, je ne peux en revanche
pas omettre a priori la version récente de Camoin-Jodorowsky
(1997 ou 1998). Je crois savoir qu'elle ne vous est pas sympathique.
Pour ce que j'en sais, elle est en effet au moins mensongère:
il ne s'agit en aucun cas du prétendu "Tarot originel".
C'est une parmi
les raisons qui ne me le rend pas sympathique.
Je suis allé sur le site de
Camoin et Jodo' et me suis amusé à lire le dossier de
presse. Le plus drôle, ce sont les articles de la presse espagnole
(on a l'impression que Camoin s'y est particulièrement "lâché",
dans la teneur des propos comme dans leur ton). Là où
cette version est cependant susceptible de m'intéresser, c'est
en tant que restauration de Conver pragmatiquement utilisable et aisément
lisible. D'une part, je sais (grâce à vos démonstrations)
que Conver est déjà éloigné d'une tradition
vivante du Tarot de Marseille. D'autre part, j'ai noté chez
Camoin-Jodo quelques "innovations" qui l'en éloignent
davantage. Je vois mal comment nos chers "restaurateurs"
pourraient justifier, par exemple, les boutons apparus, comme par
magie, sur la tunique du Bateleur - ceci dit, un Jodo' serait fichu
de dire que, justement, c'est la magie du Bateleur qui, etc.). Je
me demande également si la porte de La Maison-Dieu "révélée"
par leur travail est bien conforme à une authentique découverte
d'archives. Il semble s'agir d'un résultat syncrétique.
Mais cet aspect peut justement être
son intérêt, notamment pour un débutant. Et n'y
a-t-il pas déjà de nombreuses améliorations par
rapport au Grimaud de Marteau? Qu'en pensez-vous?
Vous n'êtes
pas débutant pour de nombreuses autres choses me semble-t-il,
et, ces "améliorations" ne valant que ce que valent
les hommes qui les ont introduites, il y a lieu d'être circonspect,
ne croyez-vous pas?
5. Y aurait-il d'autres rééditions
dont j'ignore l'existence?
Vous avez été
très complet, je pense exhaustif même.
Entre ces jeux mon coeur balance.
Je n'en possède aucun et ne puis me fier qu'aux images visibles
sur le web, dont certaines à faible résolution ou aux
couleurs suspectes. De plus, chacun a ses avantages et ses inconvénients.
J'aimerais avoir simplement quelques données complémentaires,
de la part d'un spécialiste, passionné et connaisseur
(vous). En définitive, je prendrai ma décision seul,
partagé entre mon purisme pointilleux et la hâte de trouver
une édition abordable pour m'y plonger bien vite. Or, je suis
encore loin d'être un collectionneur. Il sera toujours temps,
plus tard.
...
A bientôt de vos nouvelles et bonne continuation! Encore bravo
pour votre travail.
Cordialement,
Joël.
Merci de vos questions et de m'avoir donné la chance de pouvoir
vous répondre.
Amitiés,
JC Flornoy le 28 mai 2006 à Sainte-Suzanne
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