Texte venu du web, auteur inconnu, merci
à lui.
Cette version sent bon la basse Bretagne de la fin du XIXème
siècle. Ce n'est probablement pas la meilleure, mais elle a la
fraîcheur d'une veillée d'hiver avec la grand mère
qui conte au coin de la cheminée.
Merlin l'Enchanteur

Il était une fois,
en Bretagne, une jeune femme qui mit au monde un bébé si velu qu'on
n'en avait jamais vu de semblable. Elle demanda aux personnes qui l'assistaient
de le porter immédiatement à l'église pour qu'il reçût le baptême.
- Quel nom voulez-vous lui donner ?
- Celui de son aïeul maternel, répondit la jeune femme.
C'est ainsi que le bébé fut appelé Merlin. Or, Merlin avait pour père
un diable, ce que sa maman n'osait avouer. Tout en le berçant dans ses
bras, elle l'embrassait malgré sa laideur et lui dit un jour :
- Parce que je ne peux désigner ton père, mon bébé chéri, tu seras appelé
: « enfant sans père » et moi, selon la loi, je vais être condamnée
et mise à mort. Pourtant, je ne l'ai pas mérité...
- Tu ne mourras certainement pas à cause de ma naissance. Merlin avait
alors tout juste neuf mois. La stupéfaction de sa mère en l'entendant
parler fut si grande qu'elle le laissa choir. Aussitôt, l'enfant se
mit à hurler, ameutant tous les voisins qui voulurent connaître la cause
de ce vacarme. La mère de Merlin aurait-elle voulu par hasard le tuer
?
- Figurez-vous que Merlin parle comme une grande personne, expliquait-elle
à tous ceux qui l'interrogeaient. Comme Merlin gardait la bouche close,
à présent, cela rendait la chose encore plus extraordinaire et plus
mystérieuse. À la fin, certaines personnes, espérant l'entendre, le
rudoyèrent.
- Ah ! dirent-elles, il eût mieux valu pour ta mère que tu ne fusses
jamais né.
- Taisez-vous ! cria aussitôt le nourrisson, rouge de colère. Laissez
ma mère en paix. Nul ne sera assez hardi, tant que je vivrai, pour lui
faire du mal ou justice, hors Dieu. Si jamais gens connurent l'ébahissement,
ce fut bien ceux qui entendirent ces mots. Et tous, sans exception,
s'empressèrent de colporter la nouvelle à travers le village, tant et
si bien, qu'elle parvint aux oreilles du juge. Or le juge se dit :
« Peut-être ferais-je bien de me débarrasser de cette affaire que j'avais
oubliée et de convoquer cette mère que je dois condamner à être brûlée
vive. » Au demeurant, le juge ne croyait en rien tout ce qui se racontait.
Aux questions gênantes qu'il lui posa, la mère ne put que baisser la
tête jusqu'à ce que Merlin, qu'elle tenait dans ses bras, éternuât bruyamment
et s'écriât :
- Ce n'est pas de si tôt que vous la condamnerez, monsieur le Juge...
- Ah ! fit le magistrat qui n'en croyait pas ses oreilles. Et tu vas
me dire pourquoi, j'espère...
- Certainement, répondit Merlin imperturbable, car si l'on condamnait
toutes les personnes qui ne peuvent avouer le nom du père de leur enfant,
il y aurait ici quantité de gens qui seraient brûlés. Je le ferais bien
voir, si je voulais. Et, ajouta le poupon belliqueux, je connais mieux
mon père que vous le vôtre, monsieur le Juge, ne vous en déplaise...
À ces mots, le magistrat, le rouge au front, se disait : « ce garçon
est extraordinaire. Non, je ne puis le tuer. »
- Qui donc est ton père ? dit-il enfin de sa voix la plus douce.
- Un de ces diables qui ont nom incubes et qui habitent l'air. De lui,
j'ai la science infuse et celle des choses faites, dites, et passées.
Je connais également celles qui doivent arriver...
- Les choses faites, dites et passées... répéta le juge en tremblant.
Et comme il ne devait pas avoir la conscience bien tranquille, il décida
de laisser la mère de Merlin en liberté. Celui-ci vécut heureux et choyé
auprès d'elle jusqu'à l'âge de sept ans.
La tour croulante
Il y avait alors en
Bretagne un roi qui se nommait Constant. Il mourut bientôt en laissant
deux enfants en bas âge : Moine et Uter Pendragon. Or, le sénéchal du
royaume, un certain Voltiger, homme féroce, plein d'ambition, et qui
briguait le trône, donna l'ordre de tuer les enfants. Uter Pendragon
eut la chance d'échapper à cet ordre en partant clandestinement, avec
de fidèles amis, pour une ville étrangère. Et Voltiger, se croyant sûr
de pouvoir agir à sa guise, ne tarda guère à se faire couronner roi
de Bretagne. Mais il n'était pas digne d'une aussi haute charge. Il
n'aimait que les honneurs et point du tout ses sujets. Et ses sujets
le savaient bien, qui haïssaient ses petits yeux au regard méchant,
et sa bouche large et mince qui ne s'ouvrait que pour blâmer et punir.
Voltiger, en dépit de cette impopularité qu'il sentait grandir autour
de lui, était décidé à demeurer roi coûte que coûte. Aussi voulut-il,
pour se protéger, faire bâtir aux portes de la ville une tour si haute
et si forte qu'elle ne pût jamais être prise. Les maçons se mirent donc
à l'oeuvre, mais à peine la tour commençait-elle de s'élever de trois
ou quatre toises au-dessus du sol, qu'elle s'écroula. Voltiger convoqua
ses maîtres maçons et contenant à peine son mécontentement, il leur
commanda d'employer la meilleure chaux et le meilleur ciment qu'ils
pourraient trouver. Et gare à eux si le travail ne s'accomplissait pas
correctement ! Ainsi firent-ils, vous le pensez bien. Hélas ! quand
elle fut presque achevée, une seconde fois, la tour s'écroula. Puis
une troisième, et une quatrième. Si bien que les châtiments tombaient
drus sur les maçons et que le roi enrageait de plus en plus. Finalement,
dans la crainte de ne jamais voir sa tour édifiée, Voltiger s'avisa
qu'il valait mieux s'adresser aux mages et aux astronomes qu'aux maçons.
Après onze jours de graves discussions, ceux-ci persuadèrent le roi
que la tour ne tiendrait jamais si l'on ne mélangeait au mortier le
sang d'un enfant de sept ans, né sans père.
- Que douze messagers partent immédiatement à travers la Bretagne et
ramènent un enfant qui réponde à ces conditions, ordonna Voltiger.
Un beau matin, l'un de ces messagers rencontra sur sa route des jeunes
garçons en train de s'amuser. Parmi eux se trouvait Merlin. Et Merlin,
qui connaissait toutes choses, s'avança vers lui et dit :
- Je suis celui que tu cherches, Messager. Enfant sans père dont tu
dois rapporter le sang a ton roi.
- Qui t'a dit cela ? demanda le messager interloqué. Ce garçon ne ressemblait
pas tout à fait aux autres garçons. Il n'avait pas le regard rieur et
naïf des jeunes enfants.
- Si tu me certifies que tu ne me feras aucun mal, j'irai avec toi et
je t'expliquerai pourquoi la tour ne tient pas, poursuivait Merlin.
Mais je pourrais d'abord te montrer que je sais bien d'autres choses,
ajouta-t-il négligemment.
- Vraiment ? dit le messager. Allons Parle... Et il regardait Merlin
avec une méfiance non déguisée.
- Eh bien, il s'agit d'une tour que le roi Voltiger voudrait bâtir,
mais la tour s'écroule toujours. Alors il a réuni des mages... Du geste,
le messager l'interrompit. Il se disait : « ce garçon est extraordinaire.
Non, je ne puis le tuer. »
- Viens avec moi, ordonna-t-il à Merlin. Et, saisissant le bras de l'enfant,
il ajouta plus doucement : n'aie pas peur. Merlin, lisant dans sa pensée,
accepta volontiers de le suivre. Auparavant, il alla embrasser sa mère
qu'il rassura pleinement. Tout au long du chemin, le messager acquit
la conviction que Merlin était l'être le plus prodigieux qui eût jamais
foulé le sol breton et qu'il se devait, en conséquence, de le maintenir
en vie. Seulement, quand il arriva à quelques kilomètres du palais,
il se demanda comment il s'y prendrait avec Voltiger. Merlin aurait-il
une idée ?
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- Dis au roi la
vérité, répondit Merlin. Donne-lui l'assurance que je lui expliquerai
pourquoi il ne parvient pas à bâtir sa tour. Ainsi fit le messager,
si bien que le roi, intrigué au plus haut point, manda Merlin, lequel
prononça alors ces mots :
- Sous les fondations de la tour, habitent deux dragons. L'un est
rouge et l'autre est blanc. Quand le poids de la tour devient trop
pesant pour eux, ils éprouvent le besoin de se retourner. C'est
à ce moment que les murs s'écroulent.
- Dans ce cas, il ne reste qu'une chose à faire, dit le roi, creuser
le sol. Et aussitôt des ouvriers se mirent au travail. Dès qu'ils
atteignirent la base des fondations, ils trouvèrent deux énormes
dalles qu'ils soulevèrent. Merlin avait raison : deux dragons
en sortirent qui se jetèrent sauvagement l'un contre l'autre.
Stupéfaits, intrigués, Voltiger, sa cour et tous les ouvriers
suivirent la bataille, qui dura deux jours. Le dragon rouge parut
d'abord avoir le dessus, mais le blanc, plus agile parce que plus
jeune, finit par le tuer.
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Cependant, son triomphe
fut bref, car il se coucha et mourut à son tour. S'adressant à Voltiger,
Merlin lui dit :
- Maintenant, tu peux faire édifier une tour. Voltiger hocha la tête.
Après un temps de réflexion, il demanda :
- Saurais-tu me dire ce que signifie la bataille des deux dragons ?
Merlin sourit :
- Promets-moi d'abord de ne point me malmener pour t'avoir dit la vérité.
- Je te le promets.
- Alors, écoute bien : le dragon rouge, c'est toi, Voltiger, le dragon
blanc, c'est Uter Pendragon. Dans quelques jours, vous entrerez en lutte
: toi pour garder, lui pour reconquérir son royaume usurpé. Et le dragon
blanc sera vainqueur du dragon rouge. À ces mots, le roi pâlit. Uter
Pendragon était-il donc encore un vivant avec lequel il fallait compter
? Le coeur lourd d'angoisse, il décida par prudence d'envoyer une armée
à Wenchester. Pouvait-il se douter que lorsque ses gens verraient luire
au soleil les bannières d'Uter Pendragon sur le bateau qui l'amenait
de Petite Bretagne au-devant de cette armée menaçante, ils le reconnaîtraient
aussitôt pour leur roi légitime ?
C'est ce qui arriva pourtant et Voltiger, abandonné de ses soldats et
de ses amis, n'eut que le temps de s'enfuir dans un de ses châteaux
forts. Il y demeura quelques jours en proie à la peur, puis, ainsi que
l'avait prédit Merlin, il mourut pendant l'assaut qu'Uter Pendragon
donna à la forteresse.
Jeux de Merlin
Il advint qu'Uter Pendragon,
devenu roi de Grande-Bretagne entendit parler de l'extraordinaire Merlin,
qui non seulement connaissait toutes choses, mais possédait encore de
singuliers pouvoirs. Le roi décida donc de le faire vivre à sa cour,
et envoya des messagers à sa recherche, sachant qu'il se cachait dans
la forêt de Northumberland.
Un jour que l'un de ces messagers parcourait cette forêt épaisse et
toute bruissante du murmure des feuilles, il aperçut, vêtu d'un bliaud
élimé, les cheveux hirsutes, la barbe longue, et portant sur 1'épaule
la cognée des bûcherons, un homme très maigre qui l'aborda en ces termes
:
- Beau Sire, vous ne faites guère, me semble-t-il, la besogne dont vous
a chargé votre seigneur...
Amusé autant que déconcerté par cette remarque, l'enquêteur s'arrêta
et, d'un ton de plaisanterie, demanda au bûcheron de quoi il se mêlait.
Sans répondre directement à la question, celui-ci déclara :
- Si je cherchais Merlin, il y a belle lurette que je l'aurais trouvé
! Cependant, il m'a recommandé de vous dire qu'il se rendra au palais
si le roi en personne vient le quérir en cette forêt. Ce qui eut pour
résultat de faire ouvrir des yeux tout ronds de stupéfaction à l'enquêteur.
- Merlin ! répétait-il. Tu connais donc Merlin... ? Le bûcheron hocha
la tête, puis il disparut dans un fourré après une pantomime compliquée
autant qu'intraduisible. Quand le roi Uter Pendragon apprit la chose,
il n'hésita pas une seconde :
- Je pars au-devant de Merlin, dit-il. Et c'est ainsi que le roi et
ses gens chevauchaient, un beau matin d'automne, à travers feuilles
et buissons odorants et jaunis. Parvenus a une clairière, ils virent
un troupeau de moutons, puis le jeune berger qui les gardait. Ils l'interrogèrent.
- Connaîtrais-tu Merlin, par hasard ?
- Certes, répondit le berger.
- Tu es son ami ?
- J'attends un roi et si ce roi venait, je saurais bien le mener à Merlin.
- Eh bien, conduis-nous à lui... Comme le berger se grattait la tête
et paraissait hésiter, Uter Pendragon s'avança et se nomma.
- Je suis le roi lui-même, dit-il.
- Et moi je suis Merlin, dit le berger.
Les compagnons du roi poussèrent des cris d'indignation. Quoi ! Ce berger
presque contrefait se prendre pour... Mais ils n'eurent pas le temps
de terminer leur phrase : à la place du berger apparut le jeune enfant
qui avait expliqué à Voltiger devant tous ses courtisans ce que signifiait
la bataille des deux dragons. Alors, le roi et ses compagnons, fort
impressionnés, le saluèrent et l'entourèrent.
C'est ainsi qu'on apprit, pour la première fois, en Grande-Bretagne,
que Merlin possédait le pouvoir de se transformer à sa guise et de prendre
l'apparence d'un autre. Cependant, Uter Pendragon eut beau lui promettre
monts et merveilles, Merlin refusa de vivre à sa cour. Comme c'était
un sage, il se contenta de remercier le roi et de l'assurer de son aide,
préférant laisser aller les choses et ne point donner aux courtisans
des sujets de jalousie, ce dont il eût été le premier à pâtir. Le roi
s'inclina, mais dès qu'un problème se posait, qu'une question restait
sans réponse, il appelait Merlin qui accourait.

Ce fut ainsi que grâce à lui, Uter Pendragon put vaincre des ennemis
redoutables, les Saines, et grâce à son pouvoir d'enchanteur, donner
aux soldats morts, près de Salisbury, un cimetière aux pierres tombales
venues d'Islande, si longues et si lourdes que nul homme n'aurait pu
les soulever, même avec un engin. Et tant que le monde durera, ces pierres
seront là...
La duchesse de Tintagel
Uter Pendragon était
maintenant fort et puissant ; cependant, au milieu de ses soldats, il
lui arrivait de s'ennuyer. Il songeait alors à la présence d'une reine
auprès de lui, mais aucune femme ne lui paraissait assez belle ni assez
sage pour lui plaire. Un jour, pourtant, il décida de rassembler pour
une grande fête, dans son château de Carduel, au Pays de Galles, les
seigneurs des environs, avec les dames et demoiselles. Il vint beaucoup
d'invités, et parmi eux, Ygerne, l'épouse du duc Hoel de Tintagel. Dès
que le roi la vit, il en tomba amoureux. Mais il n'y avait place, dans
le coeur de la belle Ygerne, que pour son mari, en dépit des amabilités
de toutes sortes que lui prodigua son suzerain. Convaincu qu'il ne pourrait
jamais la conquérir, Uter Pendragon en éprouva un si profond chagrin
qu'il en serait peut-être mort, si Merlin... Oui, si Merlin l'enchanteur
n'était accouru à son secours.
- Que faire ? Que faire ? gémissait le roi.
- Sire, pourriez-vous me promettre un don... ?
- Je n'ai rien à te refuser, Merlin... Merlin souriait.
Le roi songeait déjà, à son intention, à quelque récompense, mais à
sa grande surprise, Merlin fit simplement préparer les chevaux.
- Voudrais-tu voyager ? demanda le roi.
- Nous allons partir tout de suite pour Tintagel, répondit Merlin. Peu
avant d'arriver au château, Merlin descendit de son palefroi et cueillit
une touffe d'herbe au bord du ruisseau. Puis, la donnant au roi :
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- Il serait
bon, sire, que vous vous en frottiez la figure, dit-il. Se demandant
ce qui allait bien lui arriver, le roi se hâta d'obéir et aussitôt,
il prit la taille et les traits du duc Hoel de Tintagel. Quand
il se regarda dans le ruisseau, il n'en croyait pas ses yeux.
À la porte du château, les guetteurs n'éprouvèrent aucun doute,
et le firent entrer, le reconnaissant pour leur maître. Il était
tard et la nuit ne se parait ni de lune ni d'étoiles. Qui fut
encore trompée par les apparences et accueillit Uter Pendragon
en croyant recevoir son époux ? Ygerne, bien sûr, pour le plus
grand bonheur du roi. Hélas ! la semaine n'était pas terminée,
qu'Ygerne apprenait que son mari avait été tué au cours d'un combat
la nuit même où elle l'avait cru de retour. Jugez de son désarroi.
La pauvre duchesse de Tintagel pleura toutes les larmes de son
corps.
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Cependant, Uter Pendragon
l'aimait toujours et même davantage. Il s'empressa donc de solliciter
sa main. Désemparée et libre désormais, Ygerne la lui accorda. Mais,
honnêtement, elle tint à ce que le roi sache ce qui lui était advenu,
certaine nuit très sombre, comment elle avait cru voir son mari. Le
roi hocha la tête et sourit mystérieusement.
- Ce n'est pas tout, dit Ygerne.
- Quoi donc, ma belle amie ? Et Ygerne avoua qu'elle serait bientôt
mère. Alors le roi soupira et dit doucement :
- Il ne faut en parler à personne. Quand votre enfant sera né, nous
le confierons à quelqu'un qui s'en occupera. Ce fut alors que Merlin
rappela au roi la promesse qu'il lui avait faite, et sollicita, en guise
de don, le nouveau-né.
- C'est entendu, dit Uter Pendragon, cet enfant est tien. Et Merlin
le remit à l'un des plus honnêtes chevaliers du royaume, Antor, qui
le fît baptiser sous le nom d'Artus et qui l'éleva en compagnie de son
propre fils que l'on appelait Keu. Personne, sauf Merlin, ne se doutait
du fabuleux destin qui attendait Artus.
La pierre merveilleuse
Seize années s'écoulèrent.
Uter Pendragon mourut, deux ans après Ygerne. Comme il n'avait point
d'héritier direct, les barons du royaume trouvèrent une solution très
simple : demander à Merlin de leur en désigner un.
- Attendez le jour de Noël, répondit Merlin.
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Donc, la veille
de Noël, les barons se réunirent à Londres et parmi eux se trouvait
Antor avec Keu et Artus, ses deux enfants dont il ne savait à
présent lequel il préférait. En procession, ils allèrent tous
à la messe de minuit, puis, selon la coutume, à la messe du jour.
Quand ils sortirent de 1'église, ils entendirent des cris, tout
un brouhaha et ils demandèrent ce qui se passait d'extraordinaire.
On leur montra une grosse pierre au milieu de la place, venue
on ne sait d'où, qui ne ressemblait à rien, avec à son sommet
une enclume de fer dans laquelle une épée se trouvait fichée jusqu'à
la garde. Vous pensez si les langues allaient bon train. Chacun
cherchait une explication à ce phénomène.
- Cela vient du ciel, disaient les uns.
- Du ciel ou de l'enfer, répliquaient les autres.
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- D'où qu'elle soit, il nous faut bénir cette pierre, dit l'évêque. Tout
en s'apprêtant à accomplir ce geste pieux, il se baissa et fronça les
sourcils : ce qu'il venait de découvrir le laissa quelques secondes sans
voix. Puis il lut clairement, de telle façon qu'ils fussent entendus de
tous, ces mots inscrits en lettres d'or sur la pierre : Celui qui ôtera
cette épée sera le roi.
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Il y eut alors
une véritable bousculade. Tous les barons, puissants et hauts
seigneurs, se précipitèrent pour lire à leur tour ces mots magiques
et certains voulurent tirer au sort pour décider qui en ferait
les premiers l'essai. Une querelle s'ensuivit et l'on entendait
déjà le cliquetis des armes, quand l'évêque intervint en choisissant
lui-même deux cent cinquante chevaliers pour tenter l'aventure.
Or, pas un, malgré beaucoup de force, d'adresse et de bonne volonté,
non, pas un ne parvint à faire bouger l'épée. Qui en fut amusé
? Keu et Artus, ces deux grands adolescents de seize ans qui observaient
la scène d'un oeil critique. Estimant qu'eux aussi avaient droit
à cette étrange « course à l'épée », la prenant comme un jeu,
ils s'approchèrent de la pierre fabuleuse. Artus dit :
- Voyons si je pourrai... Mais avant qu'il eût achevé sa phrase,
il tirait 1'épée par la poignée et la montrait à Keu et à Antor
médusés.
- Beau fils, est-ce toi qui serais désigné... ? murmurait Antor.
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Déjà des barons accouraient,
déjà des protestations véhémentes s'élevaient. Avait-on jamais vu un
homme de naissance obscure devenir roi de Bretagne ? Il fallut, une
fois encore, l'intervention de l'évêque pour calmer les esprits.
- Or ça, Messieurs, que diriez-vous de la Chandeleur pour recommencer
l'expérience ? fit le prélat. La proposition fut adoptée, et, avec quelle
impatience, tous attendirent la Chandeleur. Quand ils purent de nouveau
tenter leur chance, il n'y en eut aucun qui ne montra joyeux visage.
Seul Artus tira, avec autant de facilité que si elle avait été enfoncée
dans une motte de beurre, la fameuse épée... Pouvait-on imaginer, dès
lors, qu'il n'était pas l'élu de Dieu ? Artus fut donc sacré roi de
Bretagne et la pierre merveilleuse disparut. Cependant, à cette lointaine
époque comme aujourd'hui, l'unanimité n'était pas facile à faire. Et
des esprits chagrins contestèrent la légitimité du roi Artus. Voilà
pourquoi onze des plus puissants barons s'assemblèrent bientôt ; ils
décidèrent alors de lui déclarer la guerre. Déterminés à vaincre ou
à mourir, ils firent le siège du château de Kerléon où Artus s'était
enfermé. Ils allaient lancer un dernier assaut contre la forteresse,
quand Merlin intervint, les regardant de travers comme quelqu'un qui
est très mécontent. Du haut d'une tour, il leur expliqua qu'Artus n'était
pas le fils d'Antor, ni le frère de Keu, mais qu'il appartenait, par
sa naissance, à un rang beaucoup plus élevé qu'aucun d'entre eux...
Et pour confirmer ce qu'il avançait, il leur conta l'histoire d'Uter
Pendragon et d'Ygerne. Allez donc convaincre des barons bretons ! Ceux-ci
s'entêtèrent à déclarer qu'ils ne voulaient pas d'Artus pour roi, car
c'était un bâtard.
Merlin, qui les voyait réunissant déjà leurs bannières pour reprendre
le combat, fit alors un grand geste, jetant ainsi un enchantement. Instantanément,
toutes les tentes des barons rebelles se mirent à flamber. L'incendie
crépitait pendant que dans une terrible mêlée, les gens d'Artus et les
gens des barons luttaient et s'entretuaient. Artus eut sa lance rompue.
Et quoiqu'il fût assez mal en point, il tira aussitôt son épée, celle
qu'il avait arrachée à la pierre merveilleuse. Elle portait un nom :
Escalibor, ce qui signifie en hébreu « tranche fer et acier », et elle
jetait autant de clarté que deux gros cierges allumés. Tout ragaillardi,
Artus s'élança de nouveau dans le combat et tailla en pièces l'armée
des rebelles, aidé de Keu devenu son sénéchal, d'Antor, et de beaucoup
d'autres de ses fidèles, si bien qu'à la fin de la journée, les barons
avaient fui, si honteux que plus ne se peut, laissant armes et vaisselles
d'or et d'argent sur le terrain.
Départ pour la Carmélide
Quand le roi Artus constata
les grands pouvoirs de Merlin, songeant qu'il ne pouvait se passer d'un
aussi précieux concours, il l'invita à venir vivre à la cour, laquelle
se tenait alors à Londres. Merlin lui conseilla de faire don, en quantité,
de vêtements, d'argent et de chevaux, et d'armer nombre de nouveaux
chevaliers. Artus se rendit à cet avis et ainsi se gagna les coeurs.
Tous acquirent alors la conviction qu'ils ne pouvaient vivre ailleurs.
Un jour, Merlin, qui connaissait l'avenir, dit a Artus :
- Sire, le moment est venu de vous engager comme simple chevalier au
service du roi Léodagan de Carmélide. Vous en tirerez grand avantage.
Il se garda bien d'en dire plus, bien que le roi poussât de grands cris.
Quoi ! Laisser sa terre pour prêter main-forte au vieillard qu'était
Léodagan, lequel avait maille à partir avec de redoutables voisins...
Merlin n'y pensait pas. Or, Merlin s'obstina.
- Partez, Sire, sans tant vous inquiéter, et vous verrez ce qui arrivera.
Cependant... Il s'interrompit, se lissa la barbe, et lorsque Artus lui
eut demandé de poursuivre, il dit :
- Cependant, emmenez donc avec vous le roi Ban de Bénoïc et le roi Bohor
de Gannes, qui sont du reste en route, à cette heure, pour vous rendre
hommage. Ces deux frères, rois de Petite Bretagne, ont toutes les qualités
de chevaliers. Artus fut sage et vit bien que son intérêt était de faire
ce que lui conseillait Merlin. Aussi se réjouit-il de la visite des
deux rois et il annonça qu'il allait immédiatement donner des ordres
pour qu'il y eût en leur honneur fêtes et tournois. Merlin, cependant,
soupira.
- Eh bien, dit Artus, ne dois-je point faire tendre de soieries et de
tapisseries, et joncher d'herbe et de fleurs les rues de Londres?
- Certes, répondit Merlin. Il vous sied de recevoir magnifiquement.
Et je gage qu'il ne manquera à votre accueil qu'une reine... Artus ne
dit mot, se demandant vaguement pourquoi Merlin regrettait aujourd'hui
l'absence d'une reine, et s'il était vraiment urgent d'en donner une
au royaume de Bretagne. Quelques semaines plus tard, quarante preux,
parmi lesquels se trouvaient Artus, Ban de Bénoïc et Bohor de Gannes,
parvenaient en Carmélide et se présentaient, en se tenant par la main,
au roi Léodagan, qu'ils saluèrent l'un après l'autre. Le roi Ban, qui
était le plus éloquent et le plus bavard de tous, dit à Léodagan que
ses compagnons et lui-même lui offraient leur service, mais à une condition.
- Messire, fit Léodagan intrigué, quelle est cette condition ?
Alors Ban lui demanda de promettre de ne jamais chercher à savoir leurs
noms véritables. Comme c'était là coutume assez courante, Léodagan s'inclina.
Bientôt, les guetteurs donnaient le signal, apercevant au loin les premiers
coureurs ennemis et la fumée des incendies. Il y eut grand branle-bas
de combat. Artus et ses compagnons s'assemblèrent sous la bannière de
Merlin, où un petit dragon à longue queue et une tortue semblaient lancer
des flammes. La bataille fut violente, les assaillants paraissant décidés
à tout mettre en oeuvre pour obtenir la victoire : et les lances se
heurtèrent et les épées frappèrent les heaumes et les écus, dans un
tel tintamarre que le tonnerre n'eût pu se faire entendre. Or, il advint
que les gens de Léodagan furent, un moment, en mauvaise position, enfoncés
par les gens du redoutable roi Claudias de la Déserte. Léodagan fut
même renversé de son cheval et pris par ses ennemis. Merlin le sut dans
le même instant.
- À moi, francs Chevaliers ! s'écria-t-il en apparaissant sur le champ
de bataille et en levant son enseigne flamboyante. Artus et ses compagnons,
qui luttaient avec rage, arrivèrent aussitôt au grand galop.
- On verra qui preux sera ! cria encore Merlin.
Puis il donna un coup de sifflet, et un vent impétueux se leva qui fit
tourbillonner un immense nuage de poussière derrière lequel nos quarante
compagnons, lâchant le frein et piquant des deux, coururent sus aux
ennemis aveuglés. Ceux-ci abandonnèrent le roi Léodagan sur le champ
de bataille, et, têtes baissées, sous une grêle de traits, s'enfuirent
à toutes jambes. Les gens de Léodagan s'empressèrent alors de lui donner
un cheval et de nouvelles armes, puis tous repartirent à bride abattue
derrière leur porte-enseigne. À ce moment, le dragon de l'enseigne de
Merlin se mit à vomir des brandons enflammés, si bien que tout s'embrasa
et que les derniers résistants lâchèrent pied. Seul un géant, le duc
Frolle, eut encore le courage de prendre à deux mains sa masse de cuivre,
si lourde que peu d'hommes eussent pu la soulever, et se mit à en asséner
des coups autour de lui.
Artus s'élança à sa poursuite, son épée Escalibor à la main. Frolle
tira la sienne ; elle avait nom Marmiadoise. Dès qu'elle jaillit hors
du fourreau, si grande était la clarté qu'elle répandait, que le champ
de bataille en fut illuminé et qu'Artus fit un pas en arrière.
- Sire chevalier, dit alors le géant, je ne sais qui tu es, mais pour
ta bravoure, je te ferai grâce. Rentre ton arme et je te laisserai aller.
À ces mots, le roi Artus sentit le rouge de la honte lui monter au visage.
- C'est à toi de mettre bas cette épée, dit-il, et sache que le fils
d'Uter Pendragon ne recule pas devant la mort.
- Serais-tu donc le roi Artus ? Et aussitôt le géant se jeta sur lui,
mais Artus sut adroitement 1'éviter et se défendit grâce à Escalibor
; il lui en donna un si grand coup sur le bras que Frolle laissa choir
son épée. Étourdi, il fut emporté par son cheval dans la forêt immense.
Quand la nuit s'installa, le calme régnait. Les rois Ban et Bohor demandèrent
à Artus s'il n'avait point trop de mal.
- J'ai réussi au-delà de toute espérance, dit-il. C'est ainsi qu'en
plus de mon épée Escalibor, qui a fait merveille, j'ai pu ramasser Marmiadoise,
1'épée du géant Frolle, qui étincelle comme un diamant dans l'ombre.
Guenièvre de Carmélide
Déjà les tables étaient
mises pour le repas quand arrivèrent au palais de Léodagan nos trois
rois et Merlin. Léodagan, les attendant, s'était appuyé à une fenêtre.
Et dès qu'il les vit venir, il alla à leur devant et leur fit fête.
On leur prit leurs chevaux, on les désarma, et on les conduisit par
la main dans une salle richement ornée où une demoiselle d'une grande
beauté leur présenta l'eau chaude dans un bassin d'argent. C'était la
fille de Léodagan, Guenièvre, et on ne pouvait alors trouver plus belle
personne en Bretagne. De sa main, elle leur lava le visage et le cou,
qu'ils avaient couverts de poussière du champ de bataille, et elle leur
passa à chacun un fort élégant manteau.
Dès l'instant où Artus en fut revêtu, il plut à Guenièvre, qui ne fut
pas longue à comprendre que lui aussi l'observait à la dérobée, avec
un intérêt mêlé d'admiration. Ses grands yeux bleus pétillèrent alors
de gaieté, ce qui la rendit encore plus attrayante, si la chose se pouvait.
Léodagan conduisit ses hôtes à table, et il remarqua qu'Artus prenait
place entre Bohor et Ban. Ignorant, d'après leurs conventions, qui ils
étaient, il supposa qu'Artus était le seigneur des deux autres. « Plût
à Dieu qu'il épousât ma fille, c'est un parfait chevalier et un homme
de haut rang », songea-t-il. Cependant, Guenièvre offrait le vin à Artus
dans la coupe du roi, agenouillée devant lui, et il la trouva si belle
qu'il en oubliait de boire et de manger. Il se tourna légèrement pour
que ses voisins ne vissent point son émoi, mais Guenièvre, elle, s'en
aperçut très bien.
- Messire, buvez, lui dit-elle, et ne m'en veuillez pas si je ne vous
appelle point par votre nom, car je l'ignore. Ne soyez pas distrait
à table, ne l'étant point aux armes, comme nous avons pu le constater
aujourd'hui. Alors, il prit la coupe et but. Les nappes ôtées, Ban vint
s'asseoir à côté de Léodagan. Et lui qui aimait tant discourir, il lui
fit maints compliments de Guenièvre.
- Sire, lui dit-il encore, il arrive un moment où il nous faut songer
à l'avenir. Or, vous n'avez pas d'autre enfant qui puisse hériter de
vos terres. N'est-ce point imprudent de ne pas la marier ?
- Il y a sept ans que le roi Claudius de la Déserte me fait la guerre,
répondit Leodagan en soupirant. Et je n'ai pas trouvé le temps de penser
à ma fille. Mais s'il se présentait quelque gentilhomme qui puisse me
défendre, je la lui donnerais volontiers et il aura ma terre après moi,
je ne regarderai ni au lignage ni au rang. En entendant ces propos,
une lueur de malice passa dans les yeux de Merlin, qui émit un petit
grognement amusé. Puis, ayant accompli sa mission, il partit.
Viviane
En ce temps-là, il
y avait au coeur de l'Armorique une vaste forêt qui allait de Fougères
à Quentin, de Corlay à Camors, et de Faouët à Redon. C'était la forêt
de Brocéliande. Le vent y jouait constamment et les arbres s'inclinaient
en des révérences sans fin, sur une étendue qui mesurait bien trente
lieues de longueur et vingt de largeur. À travers cette forêt erraient
des créatures extraordinaires comme fées et sylphes.
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Il y avait Dyonas,
qui était filleul de Diane, la déesse des bois, et dont la fille,
Viviane, rôdait jour et nuit parmi les arbres et s'amusait avec
les papillons. Un jour qu'elle se trouvait assise près d'une source
où les korrigans et les fées venaient habituellement se mirer,
elle vit passer un très beau jeune homme, haut de taille et brun
de cheveux, qui allait à pas de promenade, fredonnant pour lui-même.
Arrivé près d'elle, il s'arrêta, s'appuyant sur une branche, et
la salua, mais sans ajouter un mot de plus. C'était Merlin, qui
sentait battre si fort son coeur devant la grande beauté de cette
jeune fille, qu'il redoutait de perdre sa liberté d'esprit.
Eh ! oui, Merlin savait qu'il venait de rencontrer Viviane, il
savait qu'il était désigné pour l'aimer et être aimé d'elle, et
qu'il lui serait soumis entièrement dès qu'ils se seraient entretenus
tous deux. Or, Viviane, comme toute femme, était curieuse, et
elle lui demanda :
- Qui êtes-vous, beau Sire ?
- Je suis un valet errant qui cherche le maître qui m'apprenne
mon métier.
- Peut-on savoir quel métier ?
Merlin s'assit au bord de la source, prenant place près de Viviane
et répondit :
- Par exemple, à soulever un château fort, fût-il assiégé par
des soldats.
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- Ou bien à marcher
sur un étang sans se mouiller les pieds, ou bien encore à faire naître
une rivière et beaucoup d'autres choses... Viviane battit des mains
:
- Quel beau métier !
Ah ! je voudrais vous voir à l'oeuvre. Je serais alors votre amie, en
tout bien tout honneur, ajouta-t-elle, coquette. À ces mots s"augmenta
1'émoi de Merlin, qui accepta de lui montrer une partie de ses jeux
et de ses talents. Il y mit pourtant une condition :
- Que j'aie votre amour, sans vous demander plus.
Viviane jura qu'elle y consentait. Alors, avec la branche sur laquelle
il s'appuyait, Merlin traça un cercle sur le sol. Ce geste étonna Viviane
; elle promenait ses yeux autour d'elle et ne voyait rien d'extraordinaire,
mais, quelques secondes plus tard, surgirent de belles dames et de beaux
messieurs qui faisaient une grande ronde et chantaient joyeusement.
Certains se mirent à danser sous les arbres soudainement chargés de
fruits, tandis qu'au loin se profilait un château devant lequel s'étendait
une pelouse avec de grands parterres de fleurs. On eût dit que Merlin
avait fait naître le paradis. Fascinée, Viviane observait lentement
toutes choses, s'arrêtant devant les danseurs, tentant de fredonner
leurs refrains.
- Que vous en semble ? dit Merlin. Etes-vous toujours preste à tenir
votre serment ?
- Certes, Messire, et de coeur je vous appartiens. Mais vous ne m'avez
encore rien appris...
- Je le ferai un jour, c'est promis. Dès que la lune brilla, les belles
dames et leurs cavaliers disparurent, ainsi que le château, seul demeura
le verger, à la prière de Viviane, qui le nomma « Repaire de joie et
de liesse ».
- Maintenant, dit Merlin, je dois partir.
- Êtes-vous donc si pressé de me quitter ? Et sans m'avoir rien enseigné
encore...
- Il faut du temps, gentille Damoiselle... Mais Viviane voulait connaître
tout de suite le secret de Merlin : elle était prête à demeurer là toute
la nuit et même à consentir à tout ce que Merlin exigerait, quand elle
saurait comment on accomplissait de tels prodiges. Alors Merlin lui
expliqua la manière de faire couler une rivière où il lui plairait.
Viviane contemplait cette eau merveilleuse avec extase, après avoir
écrit la recette sur un parchemin. À peine s'aperçut-elle que Merlin
la saluait en lui promettant de revenir bientôt.
Fiançailles d'Artus
Merlin s'en retourna
en Carmélide, où le roi Léodagan l'accueillit avec joie. Mais il se
demandait toujours qui pouvaient bien être ceux qui l'avaient si courageusement
aidé à vaincre ses ennemis. Le seul moyen de faire taire sa légitime
curiosité était, lui semblait-il, de poser la question à Merlin. Ce
qu'il fit un beau jour.
- Sire, répondit Merlin, en désignant Artus, sachez que ce jeune homme
est de plus haut rang que vous-même, qui êtes un roi couronné.
Nous allons de par le monde pour le mieux connaître et en espérant trouver
une épouse digne de ce jeune homme... Vous vous doutez bien que Léodagan
songea immédiatement à lui offrir sa fille, la plus belle et la plus
sage qui fût... Comme Merlin l'assurait qu'elle serait acceptée de bon
coeur, il la fit quérir à l'instant même. Quand Guenièvre fut là, il
manda tous les chevaliers qui étaient au palais et dit, en mettant la
main de la jeune fille dans celle d'Artus :
- Messire, dont j'ignore encore le nom, recevez ma fille pour femme
avec tout ce qu'elle aura d'honneurs et de biens après ma mort.
Artus, radieux, s'inclina. Merlin révéla alors le nom des quarante preux,
tous fïls de roi et de reine, qui avaient accompagné Artus, roi de Bretagne,
celui-là même qui venait de se fiancer. À cette nouvelle, la joie de
Léodagan et des assistants fut immense, et tous firent hommage au roi
Artus. Cependant, quelques jours après, Artus annonça qu'il se voyait
dans l'obligation de s'éloigner quelque temps, car il lui restait encore
des ennemis à vaincre.
Alors, Guenièvre lui donna un heaume pour se couvrir la tête, et il
partit à cheval, suivi de ses quarante compagnons.
Artus et les chevaliers
Après avoir chevauché
quelques heures, ils éprouvèrent le désir de se reposer. On était au
printemps. La beauté du ciel, le chant des oiseaux, la fraîcheur de
la verdure naissante les plongèrent dans une douce rêverie. Ils n'en
sortirent que pour s'apercevoir que quatorze jeunes gens, tous beaux
et bien vêtus, les regardaient. Ces jeunes gens demandèrent où était
le roi Artus. Aussitôt désigné, le roi les vit s'agenouiller devant
lui pour lui dire qu'ils désiraient tous recevoir de lui l'ordre de
la chevalerie, afin de le servir loyalement et fidèlement. Déjà, durant
son absence, ils avaient défendu ses terres contre de terribles agresseurs.
L'air noble des jeunes gens, cette prévenance en sa faveur, inclinèrent
Artus à demander qui ils étaient. Celui qui les conduisait se présenta
d'abord : c'était Gauvain, fils du roi d'Orcanie. Puis il nomma ses
compagnons. Artus leur fit le meilleur accueil et embrassa Gauvain,
qui se trouvait être son neveu.
- Je vous octroie la charge de connétable, lui dit-il.
Et il l'investit par son gant gauche. Quelques jours après, ils arrivèrent
tous à Logres. Et là, le roi Artus prit Escalibor, la bonne épée, et
la pendit au flanc gauche de Gauvain, puis il lui chaussa 1'éperon droit,
tandis que le roi Ban lui bouclait le gauche, les éperons d'or étant
le signe distinctif des chevaliers. Enfin, il lui donna l'accolade.
Il adouba de même, c'est-à-dire revêtit d'une armure ses compagnons,
et leur distribua des épées. Seul l'un d'eux, Sagremor, neveu de l'Empereur
de Constantinople, ne voulut point d'autre épée que celle de son pays.
Puis, chacun des nouveaux chevaliers adouba à son tour les gens de sa
maison. Et pour finir, ils allèrent tous ouïr la messe. Au retour, Merlin,
devant le roi, les seigneurs et les nouveaux chevaliers assemblés, leur
conta l'histoire du Graal. Pour finir, il dit, s'adressant à Artus :
- Sire, il vous appartiendra à présent de dresser la table du Graal,
d'où il adviendra quantité de merveilles.
- La table sera dressée au château de Carduel, en Galles, répondit Artus
et le jour de Noël, j'élirai les chevaliers qui auront droit d'y siéger.
Merlin et Viviane
Une seconde fois, Merlin
s'en alla rejoindre Viviane, ainsi qu'il le lui avait promis. Vous devez
croire qu'il avait grand désir de s'y rendre très vite. Pourtant, il
fit un détour au royaume de Bénoïc, en Petite Bretagne, puis au royaume
de Gannes, où il conta ce qui s'était passé en Carmélide. Et sachant
toutes choses, il demanda aux rois de ces pays de prendre la mer avec
des soldats afin d'aider Artus à chasser les Saines du royaume de Logres.
Alors, satisfait de leur réponse, il s'en fut donc en forêt de Brocéliande.
Quand Viviane l'aperçut, elle courut à lui, et tous deux éprouvèrent
une grande joie à se retrouver. Sans plus tarder, Viviane voulut connaître
de nouveaux jeux.
- Beau Sire, lui dit-elle, dites-moi comment je pourrais faire dormir
un homme aussi longtemps qu'il me plairait...
Elle se garda bien de lui révéler pour qui elle désirait cette science,
car elle croyait que Merlin ne la lui aurait pas enseignée. Mais Merlin
lisait dans sa pensée. Et il savait qu'elle invoquait une fausse raison
quand elle ajouta :
- J'aimerais endormir mon père Dyonas, et ma mère, quand vous viendrez
me voir, pour être tout à fait libre.
Merlin refusa.
Viviane n'en parut que peu contrariée. Déjà, elle était sûre d'elle-même
et de son pouvoir sur Merlin, et, quand arriva le dernier jour, ainsi
qu'elle le prévoyait, Merlin céda. Ils se trouvaient alors tous deux
dans le verger nommé « Repaire de joie et de liesse », et Merlin lui
apprit non seulement ce qu'elle désirait, mais beaucoup d'autres choses
encore, par exemple trois mots qu'elle prit par écrit et qui avaient
cette vertu de l'empêcher d'appartenir à un homme lorsqu'elle les portait
sur elle. Merlin se munissait ainsi contre lui-même, mais il se savait
si amoureux de Viviane qu'il lui céderait toujours. Alors qu'il s'en
revenait à Logres, il prit l'aspect d'un vieillard affublé d'un costume
démodé, mais pimpant. Or, le jour était extrêmement beau, et Gauvain,
dans le dessein d'en profiter, avait demandé son cheval et avait pris
le chemin de la forêt. C'est ainsi qu'il rencontra Merlin monté sur
un palefroi blanc. Celui-ci l'aborda et le ramena à la réalité :
- Messire Gauvain, lui dit-il, si tu m'en croyais, tu laisserais là
promenade et rêverie, car il vaudrait mieux pour ton honneur faire la
guerre aux ennemis de ton roi.
Gauvain éberlué, allait répondre, mais Merlin avait déjà disparu.
La guerre aux Saines
C'est qu'en effet l'instant
était grave. Les Saines, redoutables guerriers, plus nombreux que les
flots de la mer, assiégeaient alors la ville de Clarence. Or, un jour
où le ciel était couleur de plomb, enveloppé de brume, les Saines furent
réveillés par une multitude de lances qui, telle des bêtes sauvages,
se jetèrent avec fureur sur leurs tentes, abattant les mâts, renversant
les pavillons et massacrant tout ce qui se trouvait sur leur passage.

L'armée des chevaliers,
qui avait pour enseigne la bannière blanche à croix rouge, avançait
ainsi inexorablement, chassant les Saines, qui tentaient vainement de
se rallier au son de leurs cornes et de leurs buccins. Gauvain tua le
roi Ysore et lui prit son cheval, le «gringalet», qui pouvait courir
dix lieues sans connaître la fatigue. Les rois Artus, Ban et Bohor,
et combien d'autres, firent merveille. Merlin jeta des enchantements,
si bien que les Saines cédèrent et s'enfuirent de toute la vitesse de
leurs chevaux, s'embarquant sur des bateaux pour une destination inconnue.
Alors Artus partagea entre les chevaliers le riche butin laissé par
l'ennemi, puis il fit duc de Clarence, Gasselin, l'un de ses chevaliers.
Et il y eut cinq jours de grande liesse.
Mariage d'Artus
Le sixième jour, ils
partirent pour la Carmélide, où Guenièvre attendait Artus. Le jour du
mariage, il y eut plus de joie que jamais en un jour de fête. La salle
fut couverte de joncs, d'herbes vertes et de fleurs qui embaumaient.
L'été débutait, et un vent chaud avait lustré le ciel qui débordait
de soleil. Guenièvre apparut aux yeux éblouis de tous, le visage découvert,
ses cheveux blonds couronnés d'or et de pierreries, vêtue d'une robe
lamée d'or, si longue qu'elle traînait à plus d'une demi-toise.
En cortège, les fiancés, les rois et leur cour, les barons du royaume
de Carmélide, les nobles et les bourgeois se rendirent à l'église pour
la bénédiction nuptiale. Ensuite, tout ce monde fit bombance, après
avoir entendu les ménestriers jouer du violon, de la flûte et des chalumeaux,
puis les chevaliers se divertirent à l'escrime et autres jeux, et tous
dansèrent et prolongèrent ces plaisirs fort tard dans la nuit. Pas un
convive n'oublia de sa vie une aussi belle journée. Une semaine après,
les rois Ban et Bohor prenaient congé d'Artus, qu'ils n'avaient pas
quitté depuis qu'ils guerroyaient contre les Saines, et regagnèrent
leurs terres. Ils partirent en compagnie de Merlin et, ensemble, ils
traversèrent la mer pour arriver en Petite Bretagne, où ils furent accueillis
avec des transports d'allégresse.
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Cependant,
Merlin poursuivit son chemin pour aller voir Viviane, dans la
forêt de Brocéliande. Le lac de Diane Viviane reçut son ami avec
beaucoup de tendresse, si bien qu'il en tomba plus amoureux encore,
si la chose se pouvait. Ayant pris la peine de lui expliquer la
plupart de ses jeux, c'était elle maintenant qui lisait dans ses
yeux et dans sa pensée, de telle façon qu'il n'eût jamais aucun
secret pour elle. Un après-midi qu'ils se promenaient tous deux
dans la forêt, Merlin conduisit Viviane au lac de Diane. Il lui
fit remarquer une tombe, en marbre, où l'on voyait en lettres
d'or ces mots :
Ci-gît Faunus, l'ami de Diane.
Puis il lui conta cette histoire : Faunus aimait loyalement Diane,
la déesse des bois. Hélas ! celle-ci lui préféra Félix et elle
n'hésita point, un jour que Faunus blessé voulut se baigner dans
l'eau enchantée qui se trouvait alors à la place même de la tombe,
à faire renverser une pierre sur lui, celle-là même qui fermait
à présent le tombeau, où gisait écrasé le pauvre Faunus. Alors
Félix, indigné par l'acte criminel de Diane, la prit par sa tresse,
et lui coupa la tête de son épée.
- Et qu'est donc devenu le manoir que Diane avait fait bâtir ?
demanda Viviane, après un grand moment de silence.
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- Le père de Faunus le détruisit dès qu'il connut la mort de son fils.
Or, devinez quelle idée vint brusquement à Viviane ? Elle émit le désir
d'avoir un manoir aussi beau et aussi riche que celui de Diane. Et aussitôt,
pour lui complaire, Merlin faisait jaillir, à la place du lac, un château,
si merveilleux qu'il ne s'en trouvait point de semblable dans toute
la Petite Bretagne.
- C'est votre manoir, ma mie, lui dit-il. Jamais personne ne le verra
qui ne soit de votre maison, car il est invisible pour tout autre et
aux yeux de tous, il n'y a là que de l'eau. Si, par envie ou par traîtrise,
quelqu'un de vos gens révélait le secret, aussitôt le château disparaîtrait
pour lui, et il se noierait en y croyant entrer.
- Mon Dieu! fit Viviane éblouie, jamais on n'entendit parler d'une demeure
plus secrète et plus belle. À la voir si heureuse s'augmenta encore
la joie de Merlin, qui lui apprit plusieurs autres enchantements, au
point qu'il devint d'une imprudence folle.
- Beau Sire, lui dit-elle un jour, il y a encore une chose que je voudrais
savoir. C'est comment je pourrais enserrer un homme sans tours, sans
murs, sans fers, de manière qu'il ne pût jamais s'échapper sans mon
consentement... Merlin, qui lisait dans sa pensée, répondit :
- Ma belle amie, de grâce, ne me demandez plus rien. Vous voulez m'enfermer
ici pour toujours, et je vous aime si fort qu'il me faudra faire votre
volonté. Viviane lui sourit tendrement :
- Je n'ai sans vous ni joie ni biens, dit-elle, et j'attends tout de
vous. Puisque je vous aime autant que vous m'aimez, ne devez-vous pas
faire ma volonté et moi la vôtre ?
- La prochaine fois que je viendrai vous voir, je vous enseignerai ce
que vous désirez. Il y avait obligation pour Merlin de retourner, à
présent, au royaume de Logres, auprès du roi Artus qui réunissait beaucoup
de monde à Carduel, au moment de Noël.
Fondation des Chevaliers
de la Table ronde
Et il y eut, en effet,
grande réception et festin en ce jour, au château de Carduel, au pays
de Galles. Merlin amusa les invités du roi en prenant diverses apparences,
puis, quand les tables furent enlevées, après le repas, il rappela l'histoire
du Graal ou l'histoire de ce vase contenant le sang du Christ. Or, d'après
la légende, ce vase avait été transporté en Petite Bretagne.

Un parmi les nombreux prétendants au titre de "vrai
Graal"
- Et, dit Merlin, il est écrit que le roi Artus doit établir ici même
une table, qui sera ronde pour signifier que tous ceux qui devront s'y
asseoir ne jouiront d'aucune préséance. À la droite du roi demeurera
toujours un siège vide, en mémoire du Christ. Qui se risquerait de le
prendre, sans être l'élu, serait puni de mort, car il est réservé au
Chevalier qui aura conquis le Graal.
- Qu'il en soit ainsi ! déclara Artus.
Et aussitôt qu'il eut parlé, surgit, au milieu de la salle, une table
ronde autour de laquelle se trouvaient cent cinquante sièges de bois.
Et sur la plupart d'entre eux, on lisait en lettres d'or : Ici doit
s'asseoir Un Tel.
Mais sur celui qui était à la droite du fauteuil du roi, aucun nom n'était
inscrit. Artus et les chevaliers désignés vinrent prendre place. On
remarquait messire Gauvain, et tous ceux qui avaient défendu le royaume
durant l'absence du roi. Puis Gauvain, en sa qualité de connétable,
prononça, au nom de tous, le serment solennel : que jamais Dame, Damoiselle
ou homme ne viendrait demander aide à la cour sans l'obtenir, et que,
si l'un des chevaliers présents disparaissait, les autres, tour à tour,
se mettraient sans trêve à sa recherche, pendant un an et un jour. Tous
les Chevaliers de la Table ronde jurèrent, sur des reliques de saints,
de tenir le serment qu'avait fait pour eux messire Gauvain. Ensuite,
la reine Guenièvre proposa que quatre clercs fussent à demeure dans
ce château de Carduel pour mettre par écrit toutes les aventures des
Chevaliers. Le roi Artus l'approuva. Et à l'unanimité, les Chevaliers
manifestèrent grande joie.
Quête de Merlin
Pour la quatrième fois,
Merlin quitta la cour du roi Artus pour se rendre dans la forêt de Brocéliande.
Le roi et la reine en furent peinés, car il était pour eux un excellent
ami. Et d'autant plus que Merlin leur avait dit qu'il ne reviendrait
pas. Était-ce possible, se disaient-ils, en le voyant disparaître au
loin, sur un cheval superbement harnaché. Ayant retrouvé Viviane, Merlin
céda enfin à sa prière et il lui donna les moyens de le faire prisonnier
d'amour pour toujours. Mais cela, on l'ignorait à Carduel et quand trois
mois furent écoulés, sans que Merlin parût, Gauvain dit au roi, qui
se montrait très triste :
- Sire, je vous jure, par le serment que je fis, pour Noël, que je le
chercherai, partout où cela me sera possible, durant un an et un jour.
Et tous les chevaliers l'imitèrent, et partirent en quête de Merlin
à la même heure. Ils se séparèrent à une croisée de chemins. Or, un
jour que Gauvain traversait une forêt après avoir longtemps erré sur
les terres de Logres et ne savait où se diriger, il croisa une Damoiselle
montée sur un beau palefroi noir, harnaché d'une selle d'ivoire aux
étriers dorés. Elle-même était richement vêtue. Mais Gauvain, plongé
dans une sombre rêverie, passa auprès d'elle sans la voir ni la saluer,
ce qui représentait, pour un chevalier, une faute grave. Profondément
choquée, la Damoiselle fit tourner son palefroi et aborda Gauvain, pour
lui reprocher son manque de courtoisie. Et, pour le punir, elle lui
souhaita de ressembler au premier homme qu'il rencontrerait. Gauvain
s'inclina, ne dit mot et repartit, mais à peine eut-il chevauché quelques
lieues, ses yeux s'arrêtèrent sur un nain qui marchait en compagnie
d'une Damoiselle.
Se rappelant la leçon qu'il venait de s'attirer, il s'empressa de la
saluer. À quelque distance, il ne comprit pas, ou il ne comprit que
trop, ce qui lui arrivait : les manches de son haubert lui venaient
maintenant bien au-delà des mains, et les pans lui couvraient les chevilles.
Eh oui, Gauvain avait tellement diminué de taille qu'il n'était plus
qu'un nain, dont les pieds n'atteignaient pas les étriers et la tête
son écu... Sa peine fut si vive, qu'il se demanda, un moment, s'il n'allait
pas en finir avec la vie. Mais que dirait-on, à la cour du roi Artus,
d'un chevalier qui n'aurait su faire face à l'épreuve ? Et déjà, s'aidant
d'un tronc d'arbre coupé pour descendre de cheval, il raccourcissait
ses étriers, relevait les manches et les pans de son haubert et aussi
ses chausses de fer. Puis, courageusement, il reprit la route pour être
fidèle à son serment. Mais de Merlin, point ne se présentait. Personne
ne l'avait vu ni ne le connaissait. Et vous devinez aisément l'angoisse
de messire Gauvain qui continuait à parcourir des lieues.
Un jour, il entra dans la forêt de Brocéliande, et c'est là qu'il découvrit
un étrange phénomène : une sorte de vapeur... Il ne pouvait croire que
son cheval ne franchirait pas un obstacle transparent et aérien. Mais
non. Obstinément, le cheval refusa d'avancer... Et, soudain, il s'entendit
appeler par son nom, et reconnut la voix de Merlin.
- Où êtes-vous ? demanda Gauvain. Je vous supplie de m'apparaître...
- Non, répondit Merlin, vous ne me verrez plus jamais, et après vous
je n'adresserai la parole qu'à ma mie, Viviane. Le monde n'a pas de
tour si forte que la prison d'air où elle m'a enserré. Et il raconta
comment, alors qu'il dormait, Viviane avait fait un cercle de son voile,
autour du buisson ; et comment, quand il s'éveilla, il comprit qu'il
ne pourrait plus sortir de ce cercle enchanté où Viviane le retenait
prisonnier. Il dit encore :
- Saluez pour moi le roi, et madame la Reine, et tous les chevaliers
et barons, et contez-leur mon aventure.
Puis il ajouta : Ne désespérez pas de ce qui vous est advenu, Gauvain.
Vous retrouverez la Damoiselle qui vous a enchanté ; cette fois, n'oubliez
pas de la saluer, car ce serait folie. À tout ce discours, le nain Gauvain
ouvrit de grands yeux. Cependant, il reprit la route de Carduel, tout
à la fois heureux et mécontent, heureux de ce que Merlin lui prédisait
la fin de sa mésaventure, et mécontent de penser que son ami s'était
montré, pour la première fois, plus fol que sage. Quand il traversa
la forêt où il avait croisé la Damoiselle qui lui avait jeté ce mauvais
sort, il craignait tant de la rencontrer et de ne pas la saluer, qu'il
ôta son heaume pour mieux la voir. Et soudain, il l'aperçut aux prises
avec des chevaliers félons qui lui voulaient du mal.
Gauvain s'élança alors sur eux et les combattit si bien, malgré sa petite
taille, qu'il les mit en déroute. En reconnaissance de son dévouement
et de sa bravoure, la Damoiselle, sur la promesse qu'il lui fît d'être
toujours courtois, lui permit de redevenir ce qu'il était avant leur
première rencontre. Alors messire Gauvain chevaucha si vite qu'il arrive
en même temps que les chevaliers qui étaient partis comme lui pour chercher
Merlin et qui revenaient, comme lui, après un an et un jour. Tous firent
au roi et à la reine le récit de leurs aventures et quand vint le tour
de Gauvain de raconter l'enserrement de Merlin, il provoqua chez tous
une grande tristesse. Des clercs mirent ces récits par écrit. Grâce
à eux, nous les connaissons aujourd'hui.
Page ajoutée le
12 septembre 2007